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3 mars 2012

Et si on inversait le scénario

Un texte un peu plus léger cette fois-ci, traduction de Fun Times Flipping the Script, publié par David Jay en décembre 2006.


Notez bien que les questions se veulent facétieuses, et ne sous-entendent pas que la sexualité humaine est anormale ou malsaine ; pour la majorité des gens, c'est tout à fait normal et sain. Le but de ces questions est de contester l'idée que tout les gens sont naturellement sexuels ou devraient l'être.

1) D'après vous, qu'est-ce qui a causé votre sexualité ?

2) Quand et comment avez-vous décidé d'être sexuel, et pourquoi ce choix ?

3) Est-il possible que votre sexualité soit juste une phase dont vous sortirez ?

4) Est-il possible que votre sexualité provienne d'une peur névrotique d'interagir avec les gens et pas seulement leurs corps, ou bien d'une obsession névrotique avec les corps, ou pire, une incapacité à voir au-delà des corps ?

5) Les sexuels ont un passé de relations asexuelles ratées, n'étant pas capable d'être très proche de quelqu'un sur un plan non sexuel. Pensez-vous que vous soyez devenu sexuel par peur de l'intimité émotionnelle ?

6) Si vous n'avez jamais eu de relation vraiment intime avec quelqu'un sans tout le fouillis qui arrive quand on rajoute le sexe et les fluides corporels, comment savez-vous que vous ne préfèreriez pas ça ?

7) Si la sexualité est normale, pourquoi y a-t-il une telle variété parmi les attirances sexuelles, les libidos et les désirs ?

8) La sexualité et les activités sexuelles peuvent indiquer un dérèglement hormonal ou psychologique, ou même des lésions cérébrales. Avez-vous envisagé de faire tester vos hormones ou de subir une évaluation psychologique ?

9) Beaucoup de ceux qui ont été abusés sexuellement quand ils étaient enfants ou adolescents extériorisent cela par le sexe et deviennent très sexuel ensuite dans leur vie. Avez-vous été victime d'abus sexuels enfant ou adolescent ? Est-ce que c'est pour ça que vous êtes sexuel ?

10) A qui avez-vous révélé vos tendances sexuelles ? Comment ont-ils réagi ?

11) Votre sexualité ne me gène pas tant que vous me laissez tranquille, mais pourquoi tant de sexuels essaient de séduire les autres et de les attirer dans cette orientation ?

12) Si vous souhaitez élever des enfants, voudriez-vous qu'ils soient sexuels, sachant les problèmes auxquels ils auront à faire face, toutes les complications qu'ils devront affronter dans leurs relations et dans leur vie ?

13) La majorité des pédophiles, des violeurs et des agresseurs sont sexuels. Est-ce que vous considérez qu'il est prudent d'exposer vos enfants aux sexuels ? Aux professeurs sexuels, en particulier ?

14) Pourquoi les sexuels se sentent-ils obligés de le montrer, de se donner en spectacle avec leur sexualité ? Vous ne pouvez pas simplement être ce que vous êtes discrètement ?

15) Le sexuels assignent toujours à leurs relations des catégories étroitement définies, "partenaire" ou "ami". Pourquoi est-ce que vous vous accrochez à une catégorisation des relations si malsaine et restrictive ? Pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas simplement aimer ?

16) Comment est-il possible d'avoir une relation complètement épanouissante et des émotions profondes avec une autre personne quand on est préoccupé par le sexe et ce que fait notre corps ? Comment est-ce que deux personnes peuvent réellement être intimes si elles passent leur temps à voir et à traiter l'autre comme un objet sexuel, ou à chercher à se satisfaire sexuellement ?

17) Les couples de sexuels ont un soutien entier de la société, et pourtant les divorces et les séparations difficiles continuent à provoquer de grandes souffrances aux sexuels. Pourquoi y a-t-il si peu de couples stables ?

18) Comme la sexualité et les problèmes qui en découlent sont très pénibles pour beaucoup de gens, il y a des techniques qui ont été développées pour aider les sexuels à changer. Avez-vous envisagé d'essayer une thérapie par les hormones ou une cure de déconditionnement ?

19) Comment les sexuels arrivent-ils à se concentrer alors qu'ils doivent gérer les manifestations constantes de l'attirance sexuelle et de leur libido, et qu'ils passent du temps et de l'énergie à rechercher des partenaires sexuels ?

20) Un nombre disproportionné de criminels et d'irresponsables en tout genre sont sexuels, et il existe tellement de comportements autodestructeurs, brutaux et oppressifs qui sont sexuels par nature. Alors comment est-ce possible que la sexualité soit normale et saine ?

21) Il y a tellement de gens sexuels qui n'acceptent d'être intimes avec quelqu'un sur le plan émotionnel que si leur relation est sexuelle. Pourquoi les sexuels sont-ils si frigides émotionnellement ?

22) Peut-être que vous croyez être sexuel juste parce que vous n'avez pas encore rencontré la bonne personne. Pensez-vous que vous vous tourniez vers la sexualité par désespoir parce que vous n'êtes pas comblé émotionnellement ?

23) Il y a tellement de risques corporels inhérents à la sexualité, notamment les IST et les grossesses non désirées, sans parler de la frustration et des risques émotionnels en particulier dans un couple sexuel ensemble depuis longtemps. Pourquoi qui que ce soit voudrait être sexuel ?

24) Pourquoi est-ce que les sexuels ont besoin que quelqu'un les désire sexuellement pour se sentir exister ? Pourquoi sont-ils si complexés ?

7 nov. 2010

Confessions d'un asexuel dévergondé - 3ème partie

Ce texte est une traduction de Confessions of an Asexual Slut, Part 3: Doin'It, publié par David Jay en janvier 2007.


Je fonde mon intimité sur mes communautés. Ça signifie que ce que la plupart des gens font dans leur relation avec leur petit(e) ami(e), leur mari ou leur femme, je le fais dans ma relation avec ma communauté toute entière. Comme je suis asexuel, je ne pourrais pas sortir avec quelqu'un au sens strict même si je voulais. Et pendant longtemps c'était vraiment déroutant, parce que si je ne sortais avec personne, je n'avais aucun moyen de savoir de qui j'étais censé être amoureux et qui étaient simplement mes amis. Sans des cases comme ça où mettre leurs relations avec les autres, beaucoup de gens se sentent seuls et isolés. C'est pour cette raison que les gens qui ne peuvent pas être avec quelqu'un au sens traditionnel, comme les asexuels, cherchent des façons moins traditionnelles de voir les relations. Celles-ci vont de sortir avec quelqu'un sans avoir de relations sexuelles à redéfinir radicalement la façon dont on décrit et catégorise les relations, en passant par le mélange d'éléments tirés des relations amoureuses traditionnelles et des relations d'amitié classiques. L'intimité fondée sur les communautés est un système pour voir les relations qui soutient qu'on ne peut pas attribuer d'importance particulière à un(e) petit(e) ami(e), ni même à un petit noyau de partenaires. L'idée centrale est qu'il faut voir chaque relation de la même façon que les autres, parce que toutes les relations ont leur importance. Voici un aperçu de la manière dont ça se présente pour moi actuellement.

J'ai trois relations principales, une douzaine de relations secondaires, et encore environ une centaine de personnes avec qui je suis en contact. Une de ces relations principales est avec une personne, et les deux autres sont avec des groupes, ce qui veut dire que j'ai environ neuf personnes au total qui constituent collectivement ce qui serait pour la plupart des gens un(e) petit(e) ami(e). Ça a ses avantages et ses inconvénients. C'est relativement stable et il y a beaucoup de variété, mais l'emploi du temps peut devenir un cauchemar. J'y reviendrai plus tard.

Je commence par ma relation principale la plus traditionnelle, avec mon amie Karuna. Karuna et moi avons toujours eu un lien très fort et créatif. On est tous les deux des gens assez publics, et notre relation est construite autour du soutien que l'on s'apporte quand l'un de nous doit prendre des risques. On chante du karaoké, on improvise des chorées compliquées sur la piste de danse, et on passe des heures à siroter du thé en réfléchissant à nos vies. Quand on se voit, il y a toujours cette énergie de création et de soutien entre nous, sur laquelle j'ai appris à compter. C'est en partie grâce à elle que je ne stresse plus à l'idée de passer à la télévision.

On se voit une fois par semaine ou plus, généralement pour faire des choses qui impliquent pas mal de rires et d'expression en public. On partage de la tendresse et on a l'intention de continuer à être là l'un pour l'autre, au moins pour le moment. Karuna a aussi un petit ami, et on voit bien que sa relation avec lui et sa relation avec moi sont complémentaires. Je commence à devenir ami avec lui aussi.

Ma relation principale suivante est avec On Your Left, un groupe activiste qui aime raconter des potins, danser, partir dans des aventures sophistiquées et faire des remous. Comme ma relation est avec trois personnes et non une seule, elle est plus fiable (puisqu'il est presque sûr qu'au moins un membre du groupe sera là), mais c'est plus difficile de ressentir le type de connexion émotionnelle intense qu'on peut avoir dans une relation à deux. Ce n'est pas un problème ; le soutien, le confort et la réflexion sont ce que je retire de ma relation avec Karuna. Ma relation avec On Your Left est le lieu où repousser les limites et enfreindre les lois, même si on n'enfreint vraiment la loi qu'au service de la justice sociale. On se voit une fois par semaine pour faire vingt kilomètres en vélo et rollers dans San Francisco. On passe la première moitié de la randonnée à discuter des questions politiques de San Francisco et du monde entier, et la deuxième moitié à papoter sur nos vies amoureuses. On se retrouve aussi le week-end pour manger et aller danser, et nos racines activistes font de nous un foyer pour mener des actions politiques. Il y a quelques heures, on s'est tous réuni pour s'opposer à une campagne de communication de plusieurs millions de dollars, avec des résultats assez remarquables.

Donc voilà, j'ai un endroit où je suis à l'abri et un endroit où m'exciter, la seule chose qui manque est un endroit où être à l'aise. C'est bien beau l'intensité, mais d'après mon expérience, le plus difficile dans une relation est d'être à l'aise ensemble sans rien faire de spécial. La Hutte à pizzas, un groupe vaguement constitué de mes colocataires et de leurs amis les plus proches, est ma famille et mes attaches ici à San Francisco. Depuis un an et demi que je vis ici, on a tissé des liens fabuleux, et je sais que quoi qu'il arrive, j'aurai un endroit où je pourrai me détendre, dire des bêtises et laisser tout le reste s'effacer.

Ça s'appelle La hutte à pizzas parce que quand j'ai emménagé, quelqu'un a fait la remarque qu'avec trois garçons célibataires dans un appartement, tout ce qu'il y aurait dans notre frigo serait des pizzas surgelées et de la bière. On est du genre à faire tous nos légumes en beignets et à regarder Présentateur vedette : La Légende de Ron Burgundy. En fait, on fait exactement ça au moins une fois toutes les six semaines. On s'amuse beaucoup à décorer le salon (des pirates), la cuisine (des images de porc et de produits dérivés) et la salle de bain (des acteurs célèbres dans une baignoire ou dans des positions sexuelles inconfortables). On fait à manger ensemble, on part en week-end, et on ne compte plus les traditions qu'on a accumulées.

Ces trois relations sont au coeur de ma vie. Je fais quelque chose avec chaque personne ou groupe une fois par semaine sinon plus, et à elles trois elles me donnent une bonne partie des expériences que je veux dans ma vie, que ce soit danser, me battre pour les idées auxquelles je crois, ou cuisiner des plats raffinés. Pour le reste, il y a mes relations secondaires, des amis que je vois moins souvent ou qui sont loin, qui remplissent le reste de ma vie et de mon calendrier. Ce sont des gens ou des groupes de gens que je vois une ou deux fois par mois. Ces relations peuvent être aussi diverses que les services d'un professionnel, des artistes du spectacle ou de nouvelles relations prometteuses qui rivalisent pour le statut de principale.

Faites le calcul : si je travaille à temps plein, consacre une soirée par semaine à chacune de mes trois relations principales et une soirée toutes les deux à quatre semaines à mes relations secondaires, discute de temps en temps avec la centaine de personnes flottant dans les limbes des relations, dédie de dix à vingt heures par semaine à AVEN, et me laisse du temps pour faire des rencontres, il faut vraiment que j'enchaîne. C'est un peu écrasant par moment. Il y a assurément des inconvénients, comparé aux autres façons, traditionnellement amoureuses, de vivre ses relations. Se tenir au courant de ce qui se passe est plus dur, et même s'il y a beaucoup moins en jeu dans chaque relation, il est à peu près garanti qu'à tout moment il y aura des histoires quelque part dans le réseau social. Pour le meilleur comme pour le pire, on ne ressent pas le genre de sentiment intense qu'ont les gens qui se concentrent sur un partenaire. Je ne tombe pas amoureux comme certains de mes amis, parce que tomber amoureux signifie que pendant un instant vous avez une personne qui est tout pour vous.

D'un autre côté, il se passe généralement beaucoup plus de choses dans une communauté que tout ce qui pourrait arriver avec une seule personne. Une communauté toute entière ne laissera pas une note rageuse avant de claquer la porte. Si une relation s'éteint, il y en a toujours d'autres pour équilibrer. Comme j'ai de nombreuses relations sur lesquelles je peux compter, il est rare que je ne puisse pas avoir le soutien dont j'ai besoin, et comme les choses sont toujours en mouvement, je ne m'ennuie jamais et je ne me sens pas coincé.

Mais franchement, détails pratiques mis à part, le pouvoir est le plus excitant. Chaque fois que VolunteerMatch* cherche à embaucher, les gens de mon bureau me donnent un tas de CV d'amis et de connaissances, et j'en fais suivre cinq ou six. A chaque élection, je peux valoir de cent à mille voix pour un candidat ou pour le camp que je choisis, dès que ma communauté est mobilisée pour aller battre le pavé. On peut faire beaucoup en couple, mais la capacité incomparable qu'a une communauté de s'unir pour changer le monde autour d'elle rend les possibilités que j'ai avec les miennes virtuellement infinies. Donc si l'un d'entre vous concentre tous ses espoirs et ses rêves sur cette personne spéciale, prenez le temps de réfléchir à ce qui pourrait arriver si vous multipliez vos amours.

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* NDLT : David travaillait à VolunteerMatch quand l'article a été écrit.

25 oct. 2010

Relations avec les sexuels

Ce texte est une traduction de Relationships with sexual people, publié par David Jay en août 2006.


La plupart des gens dont je suis proche sont sexuels. Comme je fonde mon intimité sur les communautés auxquelles j'appartiens, aucune de ces relations n'est vraiment une Relation avec un grand R, mais ça vaut quand même le coup de le remarquer. J'ai été capable de faire énormément de choses dans mes relations sans que la question de la sexualité se pose (ou en tout cas sans que ça devienne incontrôlable.)

Mon secret a été d'apprendre à brouiller les frontières entre l'amitié et la relation amoureuse. C'est incontournable, pour les gens sexuels une relation amoureuse sans sexe est extrêmement limitée. Après tout, les relations amoureuses sont là où ils sont censés vivre leur sexualité, et leur demander d'en avoir une sans sexualité revient à leur demander de faire taire une bonne partie d'eux-mêmes. L'autre possibilité, comme on ne le sait que trop bien, est de nous demander de faire taire une partie de nous et d'avoir des relations sexuelles forcées par égard pour notre partenaire. La relation est contrainte de se développer autour d'une incompatibilité fondamentale. Notre capacité à tolérer la sexualité et la capacité de notre partenaire à tolérer son absence doivent s'étirer douloureusement jusqu'à se rejoindre. Ça marche. Si un Montague et une Capulet arrivent à construire une relation, un asexuel et un sexuel peuvent sûrement aussi, mais c'est pas forcément joli.

Qu'on s'entende bien, ce n'est PAS comme ça que je fais. Peut-être que j'ai mariné un peu trop longtemps dans la marmite couleur lavande d'AVEN, mais un arrangement centré à ce point sur la sexualité me fait frémir d'horreur. Si mes années de frasques asexuelles m'ont bien appris une chose, c'est que chaque fois qu'on parle de sexe, ce n'est jamais vraiment à propos de sexe. Il faut creuser un peu plus loin.

Qu'est ce que les gens sexuels veulent dire par "avoir besoin de sexualité" ? La science n'a encore jamais trouvé d'effet négatif au fait de se passer de sexe, à part la théorie générale qui veut qu'avoir trop envie de quelque chose et le réprimer soit mauvais. Quand ils n'ont pas de relations sexuelles, ils deviennent en théorie (mais pas forcément en pratique) de mauvaise humeur, et ce n'est pas drôle d'être avec quelqu'un de mauvaise humeur. Il pourrait être utile d'arrêter de voir la sexualité comme une pulsion naturelle, et de la voir comme une espèce d'identité. Pour la plupart d'entre vous qui m'écoutez*, l'asexualité est une partie importante de vous. On peut voir ça comme une boîte à outils d'idées et de définitions qu'on utilise pour réfléchir à nous et à nos relations, pour se décrire aux gens et de façon générale pour vivre sans être complètement perdu. (Ce qui ne veut pas dire que beaucoup d'entre nous ne l'ont pas été.) Et s'il en allait de même de la sexualité ? Et si le sexe et les désirs qui vont avec faisaient tellement partie intégrante de la façon dont les gens sexuels se voient et voient leur vie que leur demander subitement de vivre dans un monde sans sexe équivaudrait à nous demander de vivre dans un monde sans AVEN ?

(Ce n'est pas pour comparer AVEN et le sexe, vous savez bien lequel est le mieux.)

Donc les gens sexuels n'ont pas seulement besoin du sexe pour les endorphines, ils en ont besoin pour se comprendre et s'étudier. Le truc important à comprendre, c'est que nous n'avons pas à être l'arène de leurs réflexions pour être proche d'eux. On n'a même pas à les aider ; tout se qu'on a à faire est d'éviter d'être dans leurs pattes. Les gens sexuels sont tout aussi capables d'intimité non sexuelle que nous, ils en ont simplement moins l'habitude.

Alors comment évite-t-on d'être dans leurs pattes ? Faites-leur remarquer les faits. A moins que votre partenaire crève d'envie d'explorer sa sexualité avec quelqu'un qui n'a ni expérience ni intérêt pour la chose, sa relation avec vous n'est probablement pas l'arène qu'il cherche. Si vous n'avez jamais eu de relations sexuelles, jouez la carte de la virginité. Les gens se pâment devant l'univers de possibilités érotiques que leur première fois leur a ouvert ; vous regarderiez votre montre et demanderiez s'il y a quelque chose de bien à la télé. Et sans faire de comptes d'apothicaire, est-ce que votre partenaire a vraiment quoi que ce soit à perdre d'une relation avec vous ? S'il recherchait sexe, intimité et compagnon de vie, et n'a plus à chercher que le sexe, n'est-ce pas une belle amélioration ?

Il faut en convenir, c'est là que ça redevient délicat. Comme je l'ai dit dans les podcasts précédents, je suis un garçon facile, la plupart de mes amis le sont aussi, et aucun d'entre nous n'a vraiment de mal à séparer l'intimité du sexe. Tout le monde n'a pas cette chance. Pour certains, le sexe, l'intimité et la vie de couple ne peuvent pas être séparés si facilement. Ce n'est pas parce que l'intimité et la vie de couple sont là qu'un désir sexuel immuable arrive avec eux. (Cf pièce à conviction numéro un, dans laquelle les gens sexuels forment d'intenses relations platoniques les uns avec les autres depuis la nuit des temps.) C'est parce que quand l'intimité et la vie de couple sont servies avec des frites et une part de gâteau AVEN, le sexe est à la carte. Votre partenaire ne veut pas devenir plus intime parce qu'il se réserve pour une relation qui inclura du sexe et qui arrivera comme par miracle un jour sur son cheval blanc.

C'est dans ce genre de moment qu'il faut faire remarquer le problème de logique qu'il y a à "se réserver" pour quelqu'un d'autre. Le truc vraiment fantastique avec l'amour c'est qu'il y en a toujours. L'amour est une action, pas une matière première : quand on aime davantage, on devient meilleur en amour. Et à moins que chercher cette relation répondant à tous ses besoins soit un boulot de 40 heures par semaine (dans ce cas arrêtez-le !), il n'y a aucune raison qu'il ne puisse pas rendre cette relation plus riche en menant la relation avec vous aussi loin que possible. Et qui sait ? Une fois qu'il se sera servi une bonne grosse tranche de gâteau AVEN, le cheval blanc paraîtra peut-être de plus en plus sorti d'un conte de fée.

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* NDLT : Cet article est d'abord un podcast (disponible à la même adresse).

22 juin 2010

Confessions d'un asexuel dévergondé - 2ème partie

Ce texte est une traduction de Confessions of an Asexual Slut, Part 2, publié par David Jay en juillet 2006.


Pour tous mes auditeurs* sexuels, ne le prenez pas mal. C'est vrai, vous savez bien que je n'ai que de l'amour à donner, et je sais que vous savez que je sais le partager. Vous voyez, j'ai appris à connaître l'être humain sexuel intimement. J'ai appris à voir à l'intérieur de vous, à travers vous, dans tous vos recoins, et j'en ai tiré ma conclusion : le sexe rend un peu prude.

C'est une chose de s'aspirer mutuellement le visage ou de jouer au ping-pong avec ses fluides corporels, mais quand on parle de véritable et tangible intimité non sexuelle, la moitié d'entre vous ont peur de montrer ne serait-ce qu'une cheville.

Je m'explique : quand je dis "intimité", je ne parle pas de quand on se regarde dans le blanc des yeux à la lumière des bougies en se tenant la main. Je parle de vulnérabilité, de chercher les zones les plus sensibles de notre être et de voir ce qu'on peut ressentir avec. D'après mon expérience, si vous savez faire ça, si vous savez vraiment faire ça, ce sera bien plus intense que n'importe quelle relation sexuelle. Parce qu'au fond, les zones sensibles sous la ceinture ne sont, au mieux, qu'une gentille métaphore pour ce qui se passe à l'intérieur.

Je voudrais m'adresser à tous les asexuels, pour les aider à prendre du recul et avoir une vision d'ensemble. Vraiment, j'adore les sexuels, mais ils ont toujours une tendance énervante à prétendre que nous, les asexuels, n'existons pas. Ils commencent par refuser l'existence de notre population toute entière, et quand ils l'acceptent enfin, ils veulent ignorer totalement notre existence en tant que partenaires potentiels. D'autres intellos de la communauté et moi attribuons ça à ce que nous appelons "l'opposition sexuel/non sexuel", c'est-à-dire à l'idée que les plaisirs, les désirs et les relations qui sont "sexuels" sont fondamentalement différents des plaisirs, désirs et relations qui ne le sont pas.

Vous pouvez faire une petite expérience pour comprendre de quoi je parle. Décrivez à quelqu'un une personne très proche, et laissez une grosse ambiguïté sur le fait que vous soyez "juste amis" ou "plus" avec la personne. Votre interlocuteur va devenir de plus en plus nerveux, et finira par vous interrompre au milieu d'une phrase pour savoir si vous faites des galipettes ensemble, de la même façon qu'il vous interromprait si vous parliez d'un nouveau-né sans avoir mentionné les caractéristiques de ses organes génitaux.

Pourquoi ? Parce que la plupart des gens sexuels sont incapables de voir les relations d'une façon sérieuse s'il n'est pas question de sexe. Pour eux, les Relations amoureuses avec un grand R sont dans une catégorie, l'amitié est dans une autre, et le sexe est la ligne de démarcation. Ils nous considèrent une demi-seconde, moi (pas si moche que ça) et mon asexualité, et commencent à se lamenter du fait qu'on ne pourra jamais traverser cette ligne, me déclarant une fois pour toute incapable de leur rendre le désir qu'ils pourraient éprouver.

C'en est presque mignon.

J'en ai déjà parlé dans la première partie, mais je peux rendre plus de désir que la barmaid de la Taverne du marin en chaleur sur l'Île des catins. En fait, l'intérêt du sexe n'est jamais uniquement sexuel. Chaque fois que quelqu'un est attiré sexuellement par moi, il y a plein de petits désirs non sexuels sous-jacents qui luttent pour atteindre la surface. Le désir pour des choses comme la validation de l'autre, la sécurité, l'intimité, le pouvoir ou le soulagement. La personne peut faire comme si ces désirs n'existaient pas, comme si son besoin de sexe était pur et bien loin de sentiments dégoûtants comme la vulnérabilité. Mais refouler un désir aura pour seule conséquence de le rendre plus fort, et un fort désir est exactement ce que cette barmaid aime.

C'est ça le secret : le sexe en soi-même c'est toujours ennuyeux. Je n'ai jamais vu de personne sexuelle, pas même une, qui aime le sexe pour le seul plaisir du pénis dans le vagin. Dans les bars, les clubs ou aux soirées étudiantes alcoolisées, les gens qui draguent à la recherche de coups d'un soir bouillonnent d'énergie non sexuelle. Ils veulent frimer pour la galerie, ils veulent se prouver qu'ils en sont capable, ils veulent se détendre, ils veulent être proche de quelqu'un sans s'embêter à devoir le rester. Les nouveaux couples débordent du besoin d'être tendre, de rendre l'autre heureux, de construire leur intimité ou de l'éviter, d'affirmer leur pouvoir sur l'autre ou d'y renoncer. Tous les gens qui ont des relations sexuelles le font pour une raison. Ça devient intéressant quand les gens arrêtent d'avoir une raison. Quand ils ne recherchent plus rien, quand tout dans leur couple a été résolu et va comme sur des roulettes, le sexe n'est plus en question. C'est comme un seau d'eau : il n'éclabousse que quand quelque chose secoue la poignée.

Écoutez-moi bien, tous mes asexuels dévergondés en herbe. La prochaine fois que quelqu'un vous drague ou commence à se plaindre qu'il ne trouve personne à mettre dans son lit, examinez-le bien. Regardez au-delà du sexe, au-delà de la frustration sexuelle, de l'anxiété des corps et de la tension réprimée, et tachez de voir qu'est-ce qui secoue la poignée de ce seau-là. Dites-le lui, qui sait comment il réagira.


3e partie
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* NDLT : Cet article est d'abord un podcast (disponible à la même adresse).

13 juin 2010

Confessions d'un asexuel dévergondé - 1ère partie

Ce texte est une traduction de Confessions of an Asexual Slut, Part 1, publié par David Jay en juin 2006.

Je me suis rendu compte récemment que j'ai des tendances salopes. J'entends par là tout sauf le sens classique du mot "salope", ayant été littéralement (bien que pas pénétrativement) au lit au cours du dernier mois avec plus d'individus que je n'ai de doigts pour compter. Si, comme la communauté asexuelle a commencé à le suggérer, on peut être aussi intime sans sexe qu'avec, alors j'ai un sacré paquet de relations intimes.

Je suis sérieux.

Une des particularités de l'asexualité, j'ai découvert, est de rendre le fait de classer et de prioriser ses relations un petit peu difficile. Car bien que tous les gens sexuels ne les utilisent pas comme ça, les relations sexuelles peuvent servir de marqueur d'importance très net, en les gardant, pour le meilleur ou pour le pire, comme l'argenterie pour les occasions vraiment spéciales. On ne peut pas dire la même chose, par exemple, d'une conversation intellectuellement ou émotionnellement intense, ce qui serait bien plus ma tasse de thé. Je peux avoir une discussion passionnante à la moindre suggestion, et je serais capable d'être intime sur le plan intellectuel avec tout ce qui bouge.

Vous trouvez ça mal ?

Malgré toutes les règles assez dingues qu'on a pu édicter sur le sexe, il semble qu'il y en ait relativement peu sur l'intimité à proprement parler. Si quelqu'un qui m'intéresse a un petit copain, les règles pour passer du temps ensemble sont au pire vagues, et au mieux inexistantes. Il ou elle préfère les personnes de l'autre genre ? Pas de problème. Deux relations à la fois ? Il y aura toujours de la place. Même moi je suis étonné de ce que je peux faire sans causer de problème.

Ça n'a pourtant pas toujours été comme ça. Même moi j'ai été un jeune asexuel naïf et sans expérience, qui est un sort que je ne souhaiterais à personne. Tout ce qu'on apprend sur la sexualité nous dit que ce n'est PAS un comportement optionnel. En ce qui concerne notre bonheur futur, trouver un bon partenaire sexuel est en tête de liste, avec avoir un travail et être propriétaire. Et tout comme il est de notre devoir pour la patrie d'avoir des bonnes notes et de savoir quelles sortes de produits acheter, il faut entamer notre périple semé d'embûches vers la félicité sexuelle donnée par une relation de couple.

Ce n'est pas ce qu'on veut entendre quand le sexe semble aussi naturel et agréable que de remplir se déclaration d'impôts. Le message n'est pas réjouissant : sans sexe, les relations ne comptent pas. Peu importe qu'on soit un excellent ami, ou à quel point on est proche de quelqu'un, il arrivera un point où l'autre privilégiera son partenaire (sexuel) par rapport à nous. La passion, l'amour romantique et le fait de tomber amoureux sont des sentiments qui requerraient des relations sexuelles, ce qui veut dire que pour nous asexuels, ils seraient tout simplement impossibles. Tout ce qu'on pourrait être c'est amis, comme dans "juste amis". On aurait donc le choix entre se forcer à apprécier le sexe et laisser tomber tout espoir que notre vie affective devient intéressante.

Ça va sans dire que, étant émotionnellement frustré, j'étais très insatisfait de ces pronostics. Je ne savais pas précisément ce qu'était l'intimité non sexuelle et comment elle fonctionnait, mais je ne comptais pas rester là à attendre comme une princesse son prince charmant, que cette intimité arrive et m'invite à prendre un café. Rapidement, mes amitiés les plus proches ont commencé à ressembler à des relations romantiques, et il n'a pas fallu longtemps pour qu'elles sortent même de ce cadre et ressemblent à tout autre chose.
J'ai réalisé que les relations étaient quelque chose d'enrichissant et d'agréable, de la même façon que le sexe pour les gens sexuels. J'ai découvert une quantité innombrable de nouveaux types de plaisirs, et il me semblait que je n'aurais jamais le temps de les explorer tous : de l'intellectuel au physique, de celui qui nous apprend des choses sur nous-mêmes au totalement frivole. Ceux qui croient que le mot "plaisir" a une connotation sexuelle devraient sortir de chez eux plus souvent.

J'aimais m'amuser, et tant que j'avais un partenaire prêt à m'accompagner, je pouvais le faire comme je voulais, où et quand je voulais. Ma vie, contrairement à ce qu'on m'avait dit à l'école, était sans aucun doute devenue émotionnellement intéressante. Que faire de ma vie, c'était une autre question. Avec toutes ces sources de plaisir disponibles, de plus en plus de mes amitiés faisaient pression sur les limites du "juste amis", soulevant une foule de questions au passage.

Je connaissais parfaitement la charmante petite distinction entre les relations platoniques et romantiques, qui amusait tant les autres jeunes, mais je n'avais jamais été certain de quelle façon elle s'appliquait à moi. Avec autant de types de liens qui rendaient le dessin flou, je n'avais aucune idée comment tracer une ligne aussi nette. Est-ce qu'avoir une totale confiance en quelqu'un était plus important que de se voir et s'amuser tous les jours ? Devrais-je donner un statut plus élevé à la personne à qui je fais des câlins qu'à celle qui finit mes phrases ?

Finalement, le langage du monde sexuel était mal équipé pour décrire un agenda asexuel bien rempli, donc j'ai du commencer à créer le mien. Qu'est-ce que veut dire être "plus qu'amis", si ça n'inclut pas le sexe ? Pour moi, tout pouvait être ramené aux trois T :

  • le temps : Ouvrez votre dictionnaire, les mots "sortir avec quelqu'un" parlent de temps. La durée créé les relations, et les relations qui ont de l'importance sont celles auxquelles je consacre du temps. Pour moi, sortir avec quelqu'un signifie qu'on joue un rôle significatif dans la vie quotidienne de l'autre, et inversement.
  • le toucher : Mis à part le sexe, deux personnes peuvent tirer beaucoup de plaisir de leurs corps. Câlins, danse, basket, bataille de polochons ; la majorité de mes relations les plus proches comprennent une forme d'affection physique ou une autre, qui peut aussi demander de se dépenser.
  • la parole* : Si je veux vraiment qu'une relation sorte des sentiers battus, je vais parler du fait qu'elle existe. Je vais dire à la personne ce que je ressens pour elle, je vais parler de ce que je voudrais retirer de cette relation, et je la laisserai faire de même.

Quand je sors avec quelqu'un qui m'intéresse, ce sont les trois choses auxquelles je pense. C'est ce que je raconte à mes amis, et comment je vois la progression de mes relations : mes propres réponses asexuelles au système de base.

Ceux qui font attention noteront que dans ce contexte, la monogamie est un concept quelque peu flou. Il est assez difficile d'être sexuellement exclusif quand on n'a de relations sexuelles avec personne. Marie-couche-toi-là que je suis, j'ai tendance à préférer les liens avec des communautés plutôt qu'avec des individus, ne laissant jamais une relation éclipser tout le reste de ma vie. Je me retrouve à penser non en terme de petits copains ou petites copines mais en terme de réseaux, de communautés entières avec lesquelles j'ai une relation intime d'une façon ou d'une autre. Pourquoi ne s'accrocher qu'à un fil quand je peux m'installer dans une toile de relations renforcée par quelques fils particulièrement solides ? J'ai bien l'intention d'élever des enfants, pourquoi ne pas leur construire un village ?

Le bon sens nous dira que rien de tout ça ne marchera. Les gens que je vois pourraient tous me laisser tomber pour quelqu'un avec qui ils peuvent coucher, mes réseaux sociaux pourtant solides se désagrègeront en petits enclos de monogamie, accessibles seulement de façon fugace. Mais le bon sens a déjà eu tort. Au fur et à mesure que dans mes relations on parle de nos émotions, puis d'engagement, et que mes amis commencent à se marier sans disparaître de ma vie, la probabilité que je finisse tout seul semble de plus en plus mince. Étonnamment , mes amis sexuels sont tout à fait à l'aise avec le fait de redéfinir l'intimité (et en sont même un peu libérés). Même s'ils éprouvront certainement de la frustration sexuelle à un moment ou à un autre, ils n'ont pas de raison de la diriger vers moi. En fait, quand tout le reste marche, le sexe n'est pas si important que ça.

L'amour est une chose curieuse. Dans un mode où les relations sexuelles sont saturées d'attentes, de règles, de scripts prédéfinis et de significations imbriquées, un asexuel pratiquant l'intimité comme moi se trouve face à une immense étendue de territoire inexploré. Si vous êtes intéressé, on peut aller chez moi prendre un café et en discuter. www.asexuality.org/fr/

Passez-moi un coup de fil.

2e partie
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* "Talk" en anglais